Entreprises "tactiles"

Interview de Virtual-IT : « Le mythe du tout tactile ou multi-tactile nous amène à rêver d’interfaces révolutionnaires »

Curieux de mieux connaitre les professionnels français du tactile et leurs avis sur le futur de ce marché, j’ai demandé à plusieurs d’entre eux de bien vouloir répondre à quelques questions. Aujourd’hui je vous propose de découvrir les réponses de Rudy Morin de Virtual-IT qui a accepté de se prêter à cet exercice.

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Bonjour. Pourriez-vous présenter brièvement votre société aux lecteurs de Génération Tactile ?

Bonjour, je suis Rudy Morin, chef de projet R&D chez Virtual-IT. Nous sommes une société toulousaine, spécialisée dans le développement multimédia, l’utilisation des technologies d’affichage dynamique, les images de synthèse, la 3D temps réel ou pré-calculée et la communication par l’image de manière générale. Engagé depuis 2005 sur la conception et la réalisation de bornes d’affichage et de design d’espaces interactifs, Virtual-IT a très rapidement orienté son activité vers l’innovation. Des investissements grandissants dans le pôle R&D ont permis aujourd’hui d’atteindre des résultats tangibles.
Parmi nos clients, nous comptons quelques grands comptes, vecteurs d’exigence et de fiabilité, comme Airbus, Thalès, le groupe DCNS et la DGA, Région Midi Pyrénées, EDF, etc…
Pour cela, nous nous donnons les moyens en nous entourant des acteurs importants de la recherche et c’est pourquoi nous travaillons sous la forme de convention Industrielle de formation par la recherche ( CIFRE ) avec des laboratoires comme le LARA (laboratoire de recherches en audiovisuel et en esthétique) ainsi que l’IRIT (Institut de recherche en informatique de Toulouse). Nous avons également lancé un partenariat avec Epitech, une école d’informatique prestigieuse, avec qui nous travaillons sur la mise à l’épreuve et l’expérimentation de nouveaux modèles gestuels dans des environnements 2D ou 3D.

Depuis maintenant 3 ans, nous avons créé une cellule R&D car nous avions pressentis la démocratisation rapide des technologies d’affichage interactives, tangibles ou gestuelles et nous souhaitions faire partie de ces entreprises qui interrogent les usages actuels afin d’inventer ceux de demain. Partant du principe que l’interface doit s’adapter à l’utilisateur et non l’inverse, Virtual-IT aborde les nouvelles technologies et le design d’interactions en mettant une attention toute particulière au choix des signes graphiques, de l’iconicité et du type de scénarisation de ces projets. Privilégiant l’usage à l’utilisation, le « geste naturel » au recours à un mode d’emploi, Virtual-IT s’est engagé sur la voie d’une démarche qualité dans le domaine de l’interactivité.

Alors qu’elles existent depuis plus de 25 ans, comment expliquez-vous le succès actuel des technologies tactiles, et notamment Multi-Touch ?

Je pense qu’il y a 25 ans, lorsque le Bell Labs (AT&T) travaillait déjà sur des écrans tactiles multi-points, il s’agissait d’un travail de recherche dont les applications industrielles n’étaient pas clairement définies. La technologie était également trop onéreuse, pas assez fiable et surtout les usages restaient encore tout à fait inconnus. D’ailleurs, nous serions en droit de nous poser les mêmes questions aujourd’hui encore…
Pour tenter d’expliquer le phénomène de l’engouement actuel de ces technologies tactiles, je crois qu’il a s’agit d’une lente adoption de la part du grand public qui s’est tout d’abord familiarisé avec une dimension tout à fait nouvelle de l’image qui est l’interactivité. L’image est devenu « intelligente », disons qu’elle est devenu « sensible » aux interactions humaines. C’est les cas des distributeurs automatiques de billets, des bornes SNCF ou d’informations, etc. Puis progressivement, nourris par les mythes de la science fiction ou des Blockbuster américains (Philip K Dick, Minority Report), les gens sont devenus de plus en plus ouverts à ce type d’interfaces.
Dans une logique d’innovation, les industriels ont intégré la technologie tactile dans les pda et les mobiles et je crois qu’il n’en faut pas douter, c’est bien l’arrivée sur le marché du petit appareil mobile de la marque à la pomme qui a définitivement convaincu le grand public en proposant une interface ergonomique et intuitive permettant aux plus sceptiques de se réconcilier avec la technologie.
Bien sûr, Apple n’est pas le seul acteur à avoir participé à cet élan et nous pourrions citer la « Surface » de Microsoft, d’autres acteurs de la téléphonie mobile, des chercheurs comme Jefferson Han (université de New York), des artistes numériques et aussi des communautés « amateurs » comme le NUI Group (Natural User Interface Group) qui ont tous participé à la médiatisation et créé une attente chez les utilisateurs.
On pourrait s’attarder des heures à comprendre l’origine de ce phénomène mais je crois qu’aujourd’hui, ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’on veut nous vendre du multi-tactile à tout prix, sous prétexte que c’est une « nouvelle » expérience, de « nouvelles » interactions, que c’est l’informatique de demain, etc. Jusqu’à présent, les industriels n’ont pas trouvé mieux à nous montrer qu’agrandir une image avec deux doigts…

Tout le monde, ou presque, connaît désormais le « pinch » c’est-à-dire le geste pour zoomer ou dé-zoomer avec les deux doigts. Les « gestures » Multitouch, offrent pourtant ne nombreuses autres possibilités. Pourriez-vous nous en décrire quelques-unes ?

Le mythe du tout tactile ou multi-tactile nous amène à rêver d’interfaces révolutionnaires où la machine nous répondrait au doigt et à l’œil. C’est justement là qu’intervient la désillusion. Des interactions à dix doigts semblent nous suggérer la multiplication potentielle d’interactions homme-machine. Or, la manipulation directe d’une image par son contact physique, et non plus par l’intermédiaire prothétique s’une souris, engage une relation avec l’image complètement nouvelle. Combien de fois, ici à Virtual-IT, nous avons dû modifier une interface traditionnelle pour l’adapter à une manipulation plus naturelle, presque « physique »…
Effectivement, les interfaces tangibles font appel à des composantes cognitives, gestuelles, spatio-graphiques et proprioceptives (sensibilité du toucher) tout à fait originales. Face à une interface multi-tactile, dont nous ne connaissons ni les codes, ni les règles d’interactivité, nous croyons faire confiance à l’intuitivité de l’interface et nous sommes souvent déçus. Nous approchons les objets par des gestes naturels et pourtant l’application ne réagit pas toujours comme nous l’entendons.
Les industriels tentent de nous imposer des modèles gestuels et ceci peut-être de manière trop hâtive car nous risquons de nous retrouver avec des habitudes inappropriées ou parfois radicalement différentes d’un appareil à un autre. Les recherches menées sur le geste et les interfaces multimodales comme nous le faisons sont indispensables afin de mieux comprendre les enjeux et la relation qui se crée entre l’utilisateur et l’image-actée (image modifiée par l’action de l’utilisateur).

Que pensez-vous des brevets d’Apple sur le Multi-Touch ? Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ? Cela vous inquiète- t-il ?

Et bien, sur ce point, je crois que nous sommes tous conscients qu’Apple tente de se protéger en déposant des brevets les premiers. Pour les PME, en France, un brevet coûte cher et en plus, on n’est pas sûr d’être protégé tant qu’on n’est pas passé par la case tribunal. Je ne pense pas qu’Apple décide un jour de porter plainte contre celui qui développe une application utilisant le « pinch » pour zoomer sur une image. Nous ne travaillons pas à la même échelle qu’Apple. Nous ne protégeons pas tout ce que nous développons. De plus, la technologie évolue si vite qu’un brevet peut rapidement devenir obsolète.
A Virtual-IT par exemple, en partenariat avec Epitech, nous développons actuellement une architecture logicielle, disons un shell multi-tactile, qui nous permet de rendre compatible n’importe qu’elle technologie avec nos modèles gestuels 2D et 3D et autres algorithmes de lissage que nous avons éprouvé tout au long de nos recherches. Nous verrons en temps voulu s’il est opportun ou non de le breveter.

Pensez-vous que l’on verra un jour apparaître un langage MultiTouch universel/standardisé ?

J’espère effectivement que les industriels, les acteurs de la recherche (écoles, laboratoires, etc), les communautés d’ « amateurs » ainsi que les utilisateurs eux-mêmes pourront participer à la création d’un langage multi-tactile, d’une grammaire gestuelle ; développer une approche collective permettant d’aboutir à des normes ou à des standards intuitifs, ergonomiques et efficaces. J’espère également voir naître des projets totalement originaux afin que ce standard puisse évoluer et répondre enfin à la sempiternelle question : « Le multi-tactile, à quoi ca sert ? »

Parmi tous les produits tactiles qui existent aujourd’hui*, quels sont selon vous ceux qui sont les plus adaptés à l’interaction tactile (toutes choses étant égales par ailleurs).

Et bien disons que je ne pense pas que le critère de taille ni de forme (mur, table, etc.) caractérisent nécessairement la pertinence d’une surface tangible. Chaque dispositif sert un intérêt singulier en fonction des applications qui sont développées. A Virtual-IT, nous avons identifié les avantages et les inconvénients en termes d’ergonomie, d’usages et d’objectifs professionnels ou ludiques de chaque installation qui répondent également à des contraintes d’espace, de circulation et de visibilité.
Ce qu’il faut cependant souligner, c’est qu’il existe plusieurs technologies multi-tactiles différentes et qui n’ont pas toutes les mêmes qualités : précision, temps de réponse, sensibilité, nombre de points de contacts, etc. c’est pourquoi nous devons d’ores et déjà anticiper l’arrivée de nouveaux produits en travaillant sur des technologies développées en laboratoire et pas encore commercialisées.

Que pensez-vous du concours « Multi-Touch » organisé récemment par la SNCF ?

Il était temps que la SNCF revoit sa copie en travaillant sur la réactivité et le design d’interactions de ses bornes. La mise à disposition de bornes pilotes pour le public me semble indispensable pour observer le comportement des utilisateurs, afin de proposer une interface simple et intuitive. Je n’ai cependant pas pris connaissance de la proposition du gagnant du concours…

La tablette tactile d’Apple va très bientôt être dévoilée. Qu’en pensez-vous ? Pressentez-vous qu’elle va avoir un impact sur votre activité ?

Alors que je réponds à votre question, le 27, c’est demain… La tablette tactile d’Apple apportera certainement son lot de surprises. J’espère clairement qu’elle intégrera au moins ce que l’iPhone possède déjà et pourquoi pas quelques gadgets, comme un pico-projecteur, une résolution suffisante et surtout qu’elle ne ressemble pas à un gros iPhone J. Je crains cependant que l’OS, étant le même que celui de l’iPhone, n’apporte rien d’extraordinaire sur le plan du tactile. Un écran plus large, c’est la possibilité de proposer des interactions plus complexes, nous verrons comment Apple compte nous imposer de nouveaux standards. Je ne sais pas si le public sera prêt à acheter une tablette à 1000€ pour avoir un nouveau bijoux estampillé par la pomme ou est-ce qu’il ne préfèrera pas un netbook tactile ou une tablette concurrente nettement moins onéreuse au risque d’avoir que du simple touch et de ne plus pouvoir zoomer avec ses deux petits doigts…
Avec la sortie de Flash CS5, nous verrons exploser le nombre d’application iPhone qui seront peut-être également compatibles avec la tablette.

De même, avec la sortie il y a quelques mois de Windows 7, lequel intègre nativement la gestion du multi-touch, avez-vous constaté un impact sur votre activité ?

Soyons clair sur ce point, Windows 7 « gère » le multi-tactile sous la forme d’un « driver » générique. Les applications multi-tactiles développées peuvent donc directement récupérer les informations de contacts de manière transparente, sans avoir à programmer une passerelle ni à utiliser une librairie spécifique à une technologie. L’impact sur notre société est plutôt positif car la demande d’interfaces tactile multipoints ne va cesser d’augmenter dans un futur proche.
En effet, tout le travail d’un designer d’interactions est de transformer les données brutes (positions, angles, vitesse, accélération, taille, etc.) en données exploitables, en créant par exemple des algorithmes de lissage, d’anticipation du geste, d’interprétation des mouvements, de l’aide à l’interactivité sous une forme didactique, en proposant de nouveaux modèles pour des interfaces en deux dimensions, des scènes en 3D temps réel, des univers de réalité virtuelle ou encore des interactions en réalité augmentée. Il existe tant de concepts encore inexplorés que nous sommes très enthousiastes à l’idée de continuer notre activité de R&D.

Selon vous, quels sont les freins à l’adoption du tactile par les utilisateurs aujourd’hui ?

Les freins sont comme je l’indiquais précédemment :
– L’adoption lente de nouveaux modèles gestuels par le grand public
– La crainte que peut provoquer une nouvelle technologie auprès des plus réfractaires
– La qualité des produits et des écrans multi-tactiles qui n’ont pas encore atteint leur maturité
– Et surtout, le manque cruel d’originalité des applications proposées

Pensez-vous que la souris et le clavier traditionnels viendront un jour à disparaître complètement ?

Souris et clavier ne disparaîtront pas tant que nous utiliserons encore des interfaces de type WIMP (Windows, Icons, Menus and Pointing device). Vous voyez-vous utiliser Photoshop voire Windows uniquement en tactile ? Il y aura très certainement une migration d’une partie des applications, notamment vers la domotique qui s’emparera très rapidement de la technologie, mais la souris a encore pas mal d’années devant elle. Le clavier se dématérialisera peut-être sous une forme virtuelle mais beaucoup d’entre nous regretterons le bon vieux contact avec les touches de notre clavier traditionnel. C’est amusant car certains se plaignent déjà de ne plus avoir de boutons physiques sur leur téléphone, il se peut d’ailleurs qu’Apple nous sorte d’ici peu un clavier tactile avec un écran à « retour de force » dynamique. Recréer les sensations d’une touche qu’on enfonce sur un clavier tactile, c’est tout de même frôler l’absurde… Espérons que cette technologie soit utilisée intelligemment…

Avez-vous des commentaires supplémentaires à apporter (relatifs à votre société, vos produits ou bien au marché du tactile) ?

Merci de l’intérêt que vous portez à Virtual-IT. Merci également pour votre activité d’information sur les interfaces tactiles. Nous nous rencontrerons peut-être lors d’un prochain salon. D’ici là, pensons « tactile utile ».

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Merci Rudy pour ces réponses :-)

[Interview réalisée par Génération Tactile]

*c’est à dire les tablettes tactiles, les tables tactiles, les projecteurs interactifs tactiles, les moniteurs tactiles pour PC, les All-in-One tactiles, les netbooks (ou PC portables) à écran tactile, les netbooks à écran tactile détachable, les netbooks convertibles, les netbooks à double écrans tactile, les téléphones tactiles, les téléviseurs tactiles, les appareils photos tactiles, …

A propos de l auteur : Improveeze

Créé en 2008 par Mickael DURAND, le blog Génération Tactile est édité depuis mi-2012 par Improveeze, spécialiste des solutions d'aide à la vente sur tablettes tactiles et autres écrans MultiTouch (tables, vitrines, bornes,...). Aussi, seul ce dernier est responsable des propos tenus sur les billets portant son nom dans le champ auteur. A noter que Mickael, qui a également rejoint la société Improveeze, est toujours l'un des principaux auteurs du blog.

2 Comments

  1. bien et précis, cet article

  2. En effet, je le trouve plutôt pas mal moi aussi 😉

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