Entreprises "tactiles"

Interview d’Intuilab : « Le succès de l’iPhone démontre qu’il n’y a pas de frein à l’utilisation du tactile »

Pourquoi le tactile MultiTouch a-t-il autant de succès aujourd’hui, la souris va-t-elle finir par disparaitre, quels sont les freins à l’adoption du tactile, … ? Cette fois-ci, c’est Vincent Encontre, PDG d’Intuilab et Alexandre Lemort, responsable de la Recherche, qui nous livrent leurs réponses.

Bonjour. Pourriez-vous présenter brièvement votre société aux lecteurs de Génération Tactile ?

Bonjour Mickael !
Fondée en 2002 et située à Toulouse, IntuiLab est un des leaders mondiaux dans le domaine de la conception et du développement d’applications de Surface Computing. Grâce à IntuiFace, notre plateforme logicielle de surface computing portable, évolutive et extensible, IntuiLab produit et déploie des applications qui apportent un réel retour sur investissement à nos clients en offrant à leurs utilisateurs une expérience interactive plus naturelle, immersive et mémorable. IntuiLab possède des clients dans un grand nombre de domaines tels que le retail, la santé et l’agroalimentaire, la bancassurance, l’aéronautique, la défense et l’espace, les télécoms ou les services, en France et aux Etats-Unis. Nous avons crû de 30% en 2009 (avec 75% de nos revenus sur le Surface Computing) et sommes maintenant une équipe 35 personnes. Nos perspectives pour 2010 sont excellentes !

PS : Nous recherchons en permanences des talents, principalement senior (5+ ans d’expérience) et dans les technologies que nous mettons en œuvre. Nous serons sur notre stand aux TechDays de Microsoft du 8 au 10 Février au Palais des Congrès à Paris : n’hésitez à venir nous y rencontrer !

Alors qu’elles existent depuis plus de 25 ans, comment expliquez-vous le succès actuel des technologies tactiles, et notamment Multi-Touch ?

Il y a, selon nous, trois facteurs principaux qui concourent à la croissance de l’usage multi-touch:

  • L’apparition de technologies d’interface homme machine (IHM) riches dépassant le paradigme Windows-Icon-Menu-Pointer (WIMP) inventé il y a 30 ans, dont IntuiLab a été l’un des pionniers en 2002, et que l’on retrouve par exemple dans WPF de Microsoft. En effet, cela ne sert pas à grand-chose de proposer du tactile sophistiqué sur du graphisme pauvre et contraint.
  • La publicité autour des travaux de Jeff Han sur les grandes surfaces multitouch en 2006, la communauté NUI Group et son DYI, et l’accélération de l’offre de dispositifs hardware dual et multitouch : Microsoft Surface, les laptops avec dalle multi-touch N-Trig, les desktops NextWindow et enfin …l’iPhone. Notons qu’IntuiLab a entrepris des recherches sur le sujet en 2005, et que notre première réalisation commerciale est sortie en fin 2007.
  • Les progrès dans les technologies multicore et le multithreading logiciel associé qui offre la puissance et l’architecture pour traiter efficacement du multitouch riche.

Que pensez-vous des brevets d’Apple sur le Multi-Touch ? Pouvez vous nous éclairer sur ce point ? Cela vous inquiète-t-il ?

Pour l’instant, il s’agit majoritairement de demandes de brevet et non pas de brevets attribués, les organismes compétents (USPTO, EPO, WIPO) n’ont pas encore donné leurs avis sur la validité de ces demandes d’Apple qui portent à la fois sur des aspects matériels et des aspects logiciels. Sur le fond, nous ne sommes pas très inquiets sur ces demandes, notamment sur celles relatives aux gestes multi-touch (pinch, rotation, etc.), parce que, comme vous l’avez indiqué précédemment, cela fait plus de 25 ans que les travaux sur le multi-touch ont débuté : il y a donc un état de l’art conséquent dans le domaine. Ainsi, les principaux gestes multi-touch, comme le « pinch » ou la rotation à deux doigts, sont apparus au début des années 80 (voir Figure 1 ou la page de Bill Buxton sur le multi-touch) : Jeff Hann et Apple ont juste contribué à leur notoriété, ils ne les ont pas inventés !
Pour une société comme Apple, les multiples demandes de brevet servent à la fois d’arme défensive pour protéger sa propriété intellectuelle, mais aussi d’arme de dissuasion vis-à-vis de la concurrence. On en voit notamment les effets dans l’attitude de Google et HTC pour le multi-touch du Nexus One (alias Google Phone) : multi-touch présent sur la version européenne mais pas sur celle du marché américain, peut-être (mais ce n’est qu’une interprétation) parce qu’aux Etats-Unis il est plus facile d’aller en justice pour violation de brevet même s’il n’y pas lieu d’être.
Au passage, Apple n’est pas le seul à avoir fait des dépôts de brevet relatif au multi-touch : Microsoft en a plusieurs autour de Microsoft Surface et nous en avons aussi sur notre plateforme logicielle de surface computing.

Figure 1: VideoDesk (Myron Krueger, 1983) à gauche et SensorFrame (Carnegie-Mellon university, 1985) à droite (Page de Bill Buxton)

Tout le monde, ou presque, connaît désormais le « pinch » c’est-à-dire le geste pour zoomer ou dé-zoomer avec les deux doigts. Les « gestures » Multitouch, offrent pourtant ne nombreuses autres possibilités. Pourriez-vous nous en décrire quelques-unes ?

Nous en avons plusieurs autres en « magasin » que nous avons expérimenté en utilisant notre technologie de reconnaissance de gestes qui va au-delà des API Windows 7 : par exemple, tracer une spirale avec un doigt, « pincher » avec 2, 4 ou 5 doigts, « grab » c’est à dire un geste de rapprochement des doigts de la main pour reproduire la prise en main d’un objet, etc.
De plus, avec certains dispositifs multitouch, comme Microsoft Surface, fournissant une information (si on sait aller la chercher !) plus riche qu’une simple collection de points de contact (pression exercée, forme du contact avec la surface tactile, etc.), on peut proposer à l’utilisateur une interaction multitouch plus sophistiquée : geste de balayement de la main, geste de râteau avec la tranche de la main, contrôle fin de la manipulation d’objets en jouant sur la pression, etc.

Pensez-vous que l’on verra un jour apparaître un langage MultiTouch universel/standardisé ?

Oui, nous pensons qu’un tel langage va apparaitre, mais dont la standardisation sera de-facto (l’usage qui « prendra » le plus) plutôt que de-jure. Nous sommes pour l’instant dans une période de découverte et d’expérimentation : laissons le temps au temps pour que des usages standards émergent.

Parmi tous les produits tactiles qui existent aujourd’hui*, quels sont selon vous ceux qui sont les plus adaptés à l’interaction tactile (toutes choses étant égales par ailleurs).

C’est une question plutôt délicate et sans vouloir faire une réponse de normand, cela dépend vraiment de l’usage qui en fait par l’utilisateur et du temps qu’il va passer sur le dispositif. Tous les form-factors n’offrent pas le même confort d’utilisation (repos du poignet, de l’avant-bras, etc.) à l’utilisateur ; or le confort d’utilisation est ce qui va faire la différence entre des sessions d’utilisation courtes (quelques minutes) et des sessions longues (plusieurs heures). Par exemple, il n’est pas envisageable de travailler toute la journée sur un moniteur tactile pour PC ou un All-in-one tactile parce que maintenir les bras levés en continu est vite fatiguant. Pour une utilisation prolongée, le form-factor table est ce qui nous semble être le plus adapté : d’une part parce qu’il offre un bon confort d’utilisation et d’autre part parce qu’il permet de profiter pleinement du multi-touch que ce soit au niveau des gestes possibles (manipulation à deux mains, etc.) ou de la possibilité d’interagir à plusieurs sur un même support.

Que pensez-vous du concours « Multi-Touch » organisé récemment par la SNCF ?

Dés la présentation des conditions du concours à la fin septembre 2009, nous avons rapidement conclut à notre non participation, et l’avons fait savoir à quelques partenaires. Dans ma longue vie (!) j’ai rarement vu proposition aussi inéquitable (« unfair » pour être précis), mais je ne rentrerai pas ici dans les détails. Ce qui est aussi intéressant (et que nous avions prévu) ont été les réactions unanimes (négatives, ironiques, etc.) émises sur une grande diversité de forums et générées suite à la présentation des résultats. La moralité de l’histoire : travaillons tous ensemble dans le respect des intérêts mutuels de chacun et dans un esprit gagnant-gagnant pour générer le plus de valeur pour le client (image, RoI), le partenaire (savoir-faire, valorisation) et, surtout, l’utilisateur final (très « oublié » dans tout ça…).

La tablette tactile d’Apple vient d’être dévoilée. Qu’en pensez-vous ? Pressentez-vous qu’elle va avoir un impact sur votre activité ?

C’est un superbe objet de la part d’Apple (comme d’habitude devrais-je dire). Tout ce qui sensibilise le marché aux bénéfices du tactile, du multitouch (et des interfaces « naturels » en règle générale) est une bonne chose pour IntuiLab. Nous espérons aussi que cet objet d’Apple va « aiguillonner » la chaine de valeur PC pour concevoir, rapidement, des alternatives qui seront plus ouvertes et sur lesquelles pourront s’exprimer l’ensemble de l’écosystème innovant sur le domaine. Il y a encore tellement de choses à découvrir qu’il serait dommage de décréter la « fin de l’histoire » sur le tactile.

De même, avec la sortie il y a quelques mois de Windows 7, lequel intègre nativement la gestion du multi-touch, avez-vous constaté un impact sur votre activité ?

Oui, et c’est encore plus direct car nous sommes un partenaire très actif de Microsoft. Nous nous étions préparé à cette sortie depuis les premières betas qui on intégré le multitouch et avons même conseillé un certain nombre de nos partenaires hardware sur le passage de protocoles multitouch propriétaires à Windows 7. Nous tenons cependant le même raisonnement avec Windows 7 qu’avec Apple : c’est un (bon) commencement et non une fin. Comme discuté plus tôt, toute l’étendu des gestes qui feront les standards de demain ne sont pas encore inventés ; aussi avons-nous adjoint à Windows 7 une technologie propriétaire qui nous permet d’augmenter les types et la qualité des interactions multitouch que nous proposons à nos clients. De plus, cette technologie offre la possibilité de définir plusieurs gestes possibles pour une même commande dans l’application et ceci de manière externe, offrant ainsi variété et souplesse.

Selon vous, quels sont les freins à l’adoption du tactile par les utilisateurs aujourd’hui ?

Le succès de l’iPhone démontre qu’il n’y a pas de frein à l’utilisation du tactile, en tout cas lorsque la bonne offre existe. Par « bonne » nous voulons dire : le prix juste pour l’usage. Nous n’en sommes pas encore là pour des surfaces tactiles de bien plus grandes tailles. Le dual-touch est un progrès, mais les performances sont vraiment limitantes. Le frein principal à l’utilisation vient du prix de ces dispositifs qui empêche encore leurs déploiements en grand nombre, mais nos relations avec de nombreux fabricants nous donnent très bon espoirs pour que ces freins s’estompent grandement en 2010.

Pensez-vous que la souris et le clavier traditionnels viendront un jour à disparaître complètement ?

Ce qui est important est d’avoir le bon outil d’interaction au bon moment (pour la bonne tâche). Si l’on considère la souris comme le pointeur qui me permet de me positionner exactement dans ce texte à l’échelle 1, et bien le doigt n’est pas assez précis. Si l’on considère la souris comme l’objet mobile à coté du clavier, celle-ci a potentiellement déjà disparu du paysage (j’utilise depuis 8 ans le trackpad de mon laptop). Pour le clavier, nous sommes un peu dans la même configuration : les « digitale natives » sont beaucoup plus efficace dans l’écriture via clavier qu’avec un stylo ! Malheureusement nous ne sommes pas encore arrivé au même confort de toucher pour les claviers tactiles, mais cela viendra avec l’ajout des technologies haptiques (génération de sensation sous le doigt) au tactile.

Avez-vous des commentaires supplémentaires à apporter (relatifs à votre société, vos produits ou bien au marché du tactile) ?

Nous n’en sommes qu’au début des interfaces dites naturelles, vecteurs d’une technologie « calme » (pour reprendre le merveilleux mot de Marc Weiser), pour nous aider à faire de nouvelles choses, avec intuition, sans effort particulier. Nous voulons contribuer à ce mouvement de fond, avec nos clients, avec nos partenaires, et pour nos utilisateurs. Un des domaines dans lequel ces technologies peuvent vraiment faire la différence est le « retail », symbolisé par la boutique, lieu d’excellence, en principe dédié à l’échange, au plaisir, mais à l’expérience actuelle très pauvre. Mais nous aurons l’occasion d’en reparler plusieurs fois cette année !

Merci beaucoup Vincent et Alexandre pour ces réponses ! 🙂

Et merci Mickael pour cette opportunité – A très bientôt !

*c’est à dire les moniteurs tactiles pour PC, les All-in-One tactiles, les netbooks (ou PC portables) à écran tactile, les netbooks à écran tactile détachable, les netbooks convertibles, les netbooks à double écrans tactile, les tables tactiles, les tablettes tactiles, les téléphones tactiles, les appareils photos tactiles, les projecteurs interactifs tactiles, les téléviseurs tactiles …

A propos de l auteur : Improveeze

Créé en 2008 par Mickael DURAND, le blog Génération Tactile est édité depuis mi-2012 par Improveeze, spécialiste des solutions d'aide à la vente sur tablettes tactiles et autres écrans MultiTouch (tables, vitrines, bornes,...). Aussi, seul ce dernier est responsable des propos tenus sur les billets portant son nom dans le champ auteur. A noter que Mickael, qui a également rejoint la société Improveeze, est toujours l'un des principaux auteurs du blog.

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