Génération Tactile

Stay in Touch !

Curieux de mieux connaitre les professionnels français du tactile MultiTouch et leurs avis sur le futur de ce marché, j’ai demandé à plusieurs d’entre eux de bien vouloir répondre à quelques questions. Je vous propose aujourd’hui de découvrir les réponses de Marc Pousset, Directeur Marketing et Développement, Laurent Salat, chef de projet et Denis Santelli, designer et Président  de Tactineo.

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Bonjour. Pourriez-vous présenter brièvement votre société aux lecteurs de Génération Tactile ?

Bonjour Mikael.
Tactineo est une société créée au début de l’année 2009 et totalement dédiée à la communication sur surfaces tactiles, particulièrement sur écrans LCD ou Plasma HD de grandes dimensions. Nous nous présentons comme une des premières « Touch Agency ».
Les collaborateurs de Tactineo proviennent d’horizons assez divers (communication, design, HCI, ingénierie, web, …) mais ont tous pour point commun d’avoir tiré de leurs précédentes expériences sur des dispositifs multitouch, la certitude que cette technologie représente un extraordinaire potentiel de changement dans la façon dont nous interagissons avec le monde numérique.

Une des valeurs fondatrices de Tactineo est que la technologie devrait s’adapter aux utilisateurs et aux usages. Non l’inverse. C’est donc une chance incroyable que de pouvoir travailler sur une technologie émergente telle que le multi-touch et c’est pourquoi nous avons décidé dès la création de l’entreprise, de consacrer une partie de notre activité à des travaux de R&D menés en partenariat avec les laboratoires de l’UTT et de l’ENSAM.
Nous développons essentiellement des interfaces particulièrement adaptées à la présentation de produits, de concepts, d’idées, de chronologies. Nous concevons des outils de communication uniques pour de grands comptes comme Havas et Dassault Systèmes. Nous menons également des développements dans la visualisation et la manipulation de données pour accélérer l’analyse et la prise de décisions.
Nous proposons d’ores et déjà nos créations à l’export. Nous revenons d’Arabie Saoudite, nous serons présent au Cebit à Hanovre et avons déjà des perspectives commerciales à Hong Kong.

Alors qu’elles existent depuis plus de 25 ans, comment expliquez-vous le succès actuel des technologies tactiles, et notamment Multi-Touch ?

Il est somme toute assez classique que le succès grand public des technologies marquant une rupture soit précédé d’une longue phase de maturation au sein des laboratoires de recherche. Mais les causes qui font que la technologie rencontre le succès peuvent être très diverses. Dans le cas du multitouch, je dirais qu’il y a plusieurs facteurs.
En premier lieu, il y a tous les progrès réalisés ces dernières années en terme de technologie, que ce soit avec les dispositifs matériels, la puissance de calcul des machines ou les algorithmes de vision et de tracking.
Ensuite, il y a un réel besoin. La métaphore GUI/WIMP (métaphore du bureau) qu’utilisent les interfaces de nos ordinateurs a permis de généraliser l’usage de l’ordinateur, passant du seul monde de l’informatique au monde des entreprises. Par la
suite les ordinateurs et le web se sont rapidement répandus au grand public mais la métaphore et les dispositifs matériels eux n’ont pas changés. L’apport majeur du multitouch est qu’il ne s’agit pas uniquement d’une évolution matérielle. Les interfaces de nos systèmes vont également devoir évoluer vers un nouveau paradigme visant à prendre en compte cette nouvelle donne. On parle ainsi de plus en plus de NUI (Natural User Interface).
Le dernier facteur expliquant le succès de cette technologie est ce que j’appellerais l’effet « boule de neige ». La présentation de Jeff Han à la TED Conference, suivie de l’utilisation de son touchwall par CNN durant les élections présidentielles américaines et puis bien évidemment l’incroyable succès de l’Iphone ont servis de déclencheurs. Les autres acteurs du secteur n’avaient dès lors pas d’autre choix que de faire sortir leurs dispositifs des laboratoires sous peine d’être sinon durablement distancés.

Que pensez-vous des brevets d’Apple sur le Multi-Touch ? Pouvez vous nous éclairer sur ce point ? Cela vous inquiète t’il ?

Apple, comme nombre d’autres grandes entreprises, protège son activité commerciale par le dépôt de brevets. Ces brevets liés au multitouch, sont pour Apple avant tout une manière de protéger le marché que vise l’Iphone par rapport à des concurrents tels qu’Android. Ces brevets ont vocation à être dissuasifs mais personne n’a réellement d’intérêt à se lancer dans un affrontement juridique sur la propriété de gestuelles telles que le pinch.
En ce qui nous concerne, nous n’avons donc pas de grandes craintes en la matière. Il serait bien présomptueux de dire que nous faisons trembler Apple (rires).

Tout le monde, ou presque, connaît désormais le « pinch » c’est-à-dire le geste pour zoomer ou dé-zoomer avec les deux doigts. Les « gestures » Multitouch, offrent pourtant ne nombreuses autres possibilités. Pourriez-vous nous en décrire quelques-unes ?

Bien sur. Il y a tout d’abord les gestuelles les plus simples qui sont déjà quasiment des « standards » telles que le Drag (déplacement d’un objet à un ou plusieurs doigts), la Rotation (à 2 doigts ou plus), le Flick (mouvement de « feuilletage ») ou le Hold (un doigt établissant un contact long avec la surface) sans oublier bien évidemment le Tap et le Double Tap qui sont les équivalents du click et du double click des interfaces GUI.
Dans le cas d’interactions avec des interfaces 3D on trouvera des gestuelles spécifiques telles que le Tilt (soit à 3 doigts (2 fixes et 1 effectuant un mouvement vertical) soit à 2 doigts (effectuant un mouvement vertical parallèle)), …
Au-delà, on trouvera des gestuelles plus évoluées telles que par exemple le Lasso pour la sélection groupée d’objets, …
En fait, c’est tout un nouveau langage qui est à inventer.

Pensez-vous que l’on verra un jour apparaître un langage MultiTouch universel/standardisé ?

C’est ce qu’il faut viser. Avant, il est plus que probable que nous connaitrons une phase de transition pendant laquelle différentes gestuelles seront proposées pour une même action. Il ne reste qu’à espérer que la « sélection naturelle » fera le tri.
Malheureusement, il faut aussi envisager le risque que les grands acteurs du secteur décident de se livrer une guerre commerciale, par gestuelles propriétaires interposées destinées à rendre leur audience captive. Ce fut déjà le cas, par le passé, pour le langage HTML…

Parmi tous les produits tactiles qui existent aujourd’hui*, quels sont selon vous ceux qui sont les plus adaptés à l’interaction tactile (toutes choses étant égales par ailleurs).

Nous nous intéressons essentiellement aux moniteurs tactiles HD de grande dimension.
Notre première réalisation fut la conception et la fabrication d’un touchwall. De ce type de dispositif à base de rétroprojecteur nous sommes passé aux moniteurs LCD, nous proposons maintenant des dalles HD jusqu’à 2 mètres de diagonale totalement fiables quelque soit le contexte.
Nous avons d’emblée appréhendé ce nouveau support comme outil de communication avant tout. Il était donc particulièrement important de faire la part belle à l’image, de soigner le design, l’ergonomie pour proposer la meilleure expérience possible et valoriser le message. Nous privilégions les grands écrans parce que depuis les premières mosaïques byzantines on raconte les histoires sur de grandes surfaces verticales pas sur de petites tables de salon.
C’est une position très particulière qui ne couvre évidemment pas l’ensemble des usages possibles de l’interaction multi-point.
Plus généralement il est évident qu’il y aura une offre pléthorique sur les petits formats (téléphone et tablette) mais un autre secteur à surveiller auquel nous sommes sensibles est celui du design dans lequel on va très certainement voir apparaitre du mobilier multi-touch.

Que pensez-vous du concours « Multi-Touch » organisé récemment par la SNCF ?

Au-delà des conditions du concours qui sont discutables, nous avons trouvé la forme quelque peu dommageable pour la technologie multitouch. Les délais fixés étaient très courts par rapport à l’ambition annoncée (imaginer les bornes SNCF de demain ce n’est pas rien !) et le concours nous a semblé partir sur un bien mauvais présupposé : choisir une nouvelle technologie « à la mode » résoudra forcément les problèmes présents. Je ne suis pas sur que pouvoir sélectionner la gare de destination sur une carte réponde à l’attente principale de l’usager, à savoir acheter un billet de train simplement et rapidement.
A mon sens, ce concours était avant tout une opération de communication profitant de l’image de modernité véhiculée par la technologie, rien de plus.

La tablette tactile d’Apple vient d’être dévoilée. Qu’en pensez-vous ? Pressentez-vous qu’elle va avoir un impact sur votre activité ?

Nous l’attendions avec impatience ! On connait le soin extrême avec lequel Apple pense ses interfaces, le résultat est toujours fabuleux, cela ne peut que nous stimuler.
Nous ne sommes pas tous d’accord sur le sujet (notamment ce qui manque ou non à l’Ipad) mais nous allons nous empresser de l’essayer. Au-delà, de l’Ipad, nous sommes convaincus qu’il y a vraiment un « créneau » important pour ce type de dispositif léger, mobile, communiquant. Nous attendons également l’arrivée des autres tablettes tactiles. Maintenant que les solutions matérielles sont au rendez-vous, il y a assurément tout un ensemble de nouveaux usages à imaginer.

De même, avec la sortie il y a quelques mois de Windows 7, lequel intègre nativement la gestion du multi-touch, avez-vous constaté un impact sur votre activité ?

Pour nos travaux de développement, la sortie de Windows 7 et des prochaines versions de WPF/Silverlight a un impact certain puisque nous pouvons désormais profiter de tout ce qu’ils apportent en matière de gestion du multitouch. Mais comme jusqu’à présent nous avons dû faire sans ces facilités et gérer cette couche multitouch nous même, nous sommes aujourd’hui en mesure d’adapter ce qui ne nous convient pas dans le système fourni par Windows7.

Selon vous, quels sont les freins à l’adoption du tactile par les utilisateurs aujourd’hui ?

Les principaux freins aujourd’hui sont :

  • le prix des dispositifs matériels. Mais vu la concurrence accrue des constructeurs dans ce secteur, les prix devraient chuter et les solutions matérielles se démocratiser petit à petit dans le grand public.
  • Les nouveaux usages qu’il faut inventer et généraliser pour l’emporter finalement sur la magie de la technologie. l’offre logicielle qui n’en est qu’à ses balbutiements. Par exemple, Windows 7 (le système d’exploitation) supporte le multitouch mais son interface n’est pas du tout adaptée au multitouch. Microsoft a réalisé a minima un travail de traduction par défaut des gestuelles les plus usuelles mais on est très loin d’une interface multitouch. En même temps, on ne peut pas les en blâmer, le travail à réaliser est considérable et Microsoft s’est déjà beaucoup investi pour cette technologie.

Ce qui pourrait être un vrai frein dans le futur est ce que le Gartner Group appelle le Hype Cycle. Après une phase d’attente et d’espoir, le public est souvent déçu lorsqu’il découvre ce que lui apporte vraiment une nouvelle technologie.
Puis la technologie trouve sa maturité et est durablement adoptée.
Ce risque existe évidemment pour le multitouch, si les solutions proposées ne sont pas à la hauteur des attentes. On le voit bien avec le concours SNCF, la tentation est grande de se lancer dans la technologie sans prendre en compte ses caractéristiques fondamentales, en s’appuyant sur des présupposés liés aux précédents systèmes.
A contrario, l’exemple de l’Iphone montre qu’il n’y a pas de fatalité en la matière.

Pensez-vous que la souris et le clavier traditionnels viendront un jour à disparaître complètement ?

Non et je pense même plutôt le contraire. Peut être que les caractéristiques matérielles de ces dispositifs évolueront mais ça ne me parait pas le plus important. Le cœur, le principe même des systèmes GUI/WIMP (bâti sur la métaphore du bureau et l’utilisation d’un périphérique de pointage en plus du clavier) devrait lui continuer à exister encore un bon bout de temps car il répond bien à tout un ensemble de besoins et qu’il en a fait la preuve depuis plus de 30 ans.
Si nous sommes vraiment enthousiasmés par les possibilités du multitouch, nous ne souhaitons pas pour autant la mort de la souris. Encore une fois, l’important est d’utiliser le bon dispositif, c’est-à-dire celui adapté à l’usage.

Avez-vous des commentaires supplémentaires à apporter (relatifs à votre société, vos produits ou bien au marché du tactile) ?

Nous avons présenté notre premier prototype de touchwall dans une cave de Nanterre. Un an après nous travaillons avec les plus grands groupes mondiaux de la communication et de la high tech sur des enjeux inimaginables à l’époque. C’est une aventure formidable.
Il y a quelque chose de magique comme un rêve d’enfant dans cette techno.
Et ce qui est vraiment très excitant c’est que nous savons tous que ce n’est que le début de l’histoire…

Merci Marc pour ces réponses enrichissantes !

Merci à toi pour cette interview !

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